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Identité nationale : Un autre regard

France, mon beau pays, tu vas devoir t’adapter à un environnement impitoyable et je souffre pour toi. Car tes habitants sont gens de bon sens qui savent où se trouvent les plaisirs de l’existence et ils ont du mal à modifier des habitudes séculaires, source de joie de vivre et enviées par bien des nations. Heureux comme Dieu en France, disaient nos voisins Allemands, je ne suis pas sûr que les choses aient tellement évolué…

 Pourtant la nécessité du changement ne fait aucun doute : le temps n’est plus où, à l’abri de ses frontières, dans cet hexagone presque parfait que nous faisaient admirer nos maitres, cinquante pour cent de la population s’adonnaient au travaux des champs. Ma chère et vieille patrie, tu as maintenant besoin des autres : pour acheter ce qui t’est nécessaire, tu dois vendre les produits de ton industrie, pour satisfaire les besoins de cette dernière, il te faut rapprocher ton enseignement de ses exigences, pour retenir les meilleurs de tes enfants, tu dois leur offrir des perspectives intéressantes. Bref, tu dois réaliser la quadrature du cercle : ne pas surcharger le prix de tes marchandises en les grevant trop lourdement des frais de ton cher Etat, sortir un peu plus de chez toi quand tes goûts te portent à rester là où tu es, accepter que ton idéal d’égalité souffre un peu au bénéfice de ceux tentés de te quitter pour satisfaire leurs légitimes ambitions.

Tout cela va contre tes habitudes et tes traditions, d’autres diraient, de ton identité. Car si je regarde les raisons qui ont fait de toi un pays jalousé par le monde entier, plusieurs me viennent aussitôt à l’esprit :

– D’abord la beauté d’une contrée merveilleusement dotée par la nature. Je peux te le dire sans mentir, je te connais à fond : des plaines du Nord aux coteaux du Languedoc, des plages de Bretagne aux montagnes du Jura, des Pyrénées aux grandes Alpes, j’ai parcouru sac au dos tes belles provinces aux noms si doux : Aquitaine, Périgord, Alsace, Normandie, Lorraine, Franche Comté, Comtat Venaissin, Côte d’Azur et tant d’autres. Partout, j’ai trouvé des paysages magnifiques, des villes et des villages remarquables, des gens attachés à leur terroir. Oui, partout, j’ai eu envie de me fixer si grand était le charme des endroits où je passais : plages d’Armorique, abbayes du Poitou, forêts des Vosges, plateaux aux senteurs de lavande, rivages bénis de la Méditerranée.

– Ensuite la richesse de ton sol. Personne ou presque n’est mort de faim sur tes terres. Là où tant de pays voisins ont souffert de la disette : Suède, Irlande, Espagne et même Italie, tu es passée au travers de ces épreuves sans presque t’en apercevoir. Aussi tes fils se sont-ils peu expatriés car ils trouvaient chez toi le nécessaire. Quelques curieux sont allés voir ailleurs, mais on revenait et l’on revient toujours, vers son petit Liré plus volontiers qu’on ne s’expatrie sur les bords du Mississipi ou du rio de la Plata. La douceur angevine, les bons vins de Bordeaux, la bouillabaisse provençale, les huitres de Cancale, les tripoux d’Auvergne, cela était et reste disponible à un prix abordable, pourquoi partir quand on a sous la main tout ce qui fait le charme d’une journée de fête ?

– Enfin une nation passionnée plus que sentimentale, plus raisonneuse que raisonnable, qui a emprunté à ses ancêtres Gaulois l’esprit frondeur et l’habitude de l’insoumission, à ses conquérants Latins le goût du beau parler et celui de la discussion, à ses envahisseurs Francs l’esprit batailleur et l’amour des conquêtes, à ses femmes la façon de tenir quelqu’un à distance pour mieux le séduire, bref une nation qui a généré un peuple insupportable, jamais content, toujours prêt à la contestation, n’acceptant ses propres lois que dans la mesure où elles l’arrangent, mais dont quatre-vingt dix pour cent des anciens se déclarent satisfaits de leur vie lorsqu’on les interroge l’âge venu.

Chers compagnons de route, je vous aime tels que vous êtes, avec votre insupportable identité: cocardiers, râleurs, mais aussi intelligents, rieurs et satisfaits de l’existence. Et pourtant, je le répète, il vous faut changer. Cela est difficile, je le sais, mais je sais aussi que vous le comprenez et que votre bon sens est prêt à admettre beaucoup d’accommodements. Oui, l’existence sera sans doute moins facile qu’elle ne l’a été, oui, il vous faudra accepter de travailler plus longtemps et même de renoncer à certains avantages, oui vous ne pourrez prétendre rester toute votre vie dans la province où vous êtes nés et vous porterez au cœur le regret des soirées sous la tonnelle avec vos amis d’enfance, mais vous resterez Français, héritiers d’une civilisation magnifique dont vous saurez défendre, j’en suis sûr, les caractéristiques essentielles.

 Quant à ceux qui viennent d’arriver et qui ignorent le prix de ce que tant de siècles ont lentement secrété, je leur dis ceci : regardez autour de vous, comprenez la rareté de l’alchimie qui vous environne, sachez renoncer si c’est le prix à payer, aux excès d’une religion née dans les déserts de l’Arabie, vous êtes dans un pays de mesure, de doute discret, de compagnonnage rodé par les ans. Ne cherchez pas à lui imposer vos coutumes, elles ne sont pas adaptées à un contexte qui a su séduire tous les conquérants, montrez votre visage avec confiance à ceux qui vous entourent, sachez boire avec eux le verre de l’amitié, ne vous fermez pas au nom de traditions étrangères, votre ouverture vous sera rendue au centuple, vous serez accueillis à bras ouverts, bref, vous deviendrez Français.

– Ensuite la richesse de ton sol. Personne ou presque n’est mort de faim sur tes terres. Là où tant de pays voisins ont souffert de la disette : Suède, Irlande, Espagne et même Italie, tu es passée au travers de ces épreuves sans presque t’en apercevoir. Aussi tes fils se sont-ils peu expatriés car ils trouvaient chez toi le nécessaire. Quelques curieux sont allés voir ailleurs, mais on revenait et l’on revient toujours, vers son petit Liré plus volontiers qu’on ne s’expatrie sur les bords du Mississipi ou du rio de la Plata. La douceur angevine, les bons vins de Bordeaux, la bouillabaisse provençale, les huitres de Cancale, les tripoux d’Auvergne, cela était et reste disponible à un prix abordable, pourquoi partir quand on a sous la main tout ce qui fait le charme d’une journée de fête ?

Le poison et l’antidote

Chers lecteurs et amis

Voici deux ans, j’ai publié un livre : « Un combattant » qui relatait sans complaisance les mœurs mortifères du monde des affaires et de la politique. J’étais loin à l‘époque de soupçonner que la crise qui se préparait aurait l’ampleur de celle que nous avons connue. J’y stigmatisais la folie de la puissance et de l’argent qui s’empare parfois des acteurs de ce monde dans lequel revit alors le délire des grands conquérants d’autrefois. Ce délire est en général accompagné d’une perte complète de tout repère moral ou spirituel. Rien n’arrête plus l’individualisme outrancier, l’appétit morbide pour la richesse, le goût du pouvoir pour lui-même, des prédateurs de notre époque.

Face à ce poison d’aujourd’hui, si bien symbolisé par les traders fous qui se gorgent d’une spéculation aussi dangereuse qu’effrénée, face à ces intégristes de la finance rejoignant dans leur démence les intégristes religieux qui se nourrissent d’ailleurs de leurs excès, il est urgent de trouver un antidote. Et celui-ci ne peut être que spirituel. La connaissance intime d’un monde professionnel très dur, les voyages accomplis tout autour du globe, m’ont mené à cette conclusion.

J’ai déjà publié deux livres sur ce sujet*, **. Le troisième*** « Eclats de vie » est paru en décembre. Il éclaire la genèse des précédents et met en lumière l’antidote qui m’a permis de combattre le poison. Cet antidote a d’abord été le voyage dans les solitudes intérieures et extérieures qu’illustrent une trentaine de brefs « éclats » d’essence autobiographique. Il se révèle ensuite dans la « méditation » qui donne au puzzle précédent sa signification véritable, celle d’un parcours spirituel. Au travers de deux approches, l’une intuitive, l’autre rationnelle, celui-ci aboutit à la même conclusion : nous sommes parties intégrantes.

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*« Vers une nouvelle spiritualité », éd. de Paris, Max Chaleil 2003

**« Lettre à un ami musulman », éd. de Paris, Max Chaleil 2004

 *** « Éclats de vie, suivis de Méditation », éd. du huitième jour, 2009

de l’ « Esprit qui veille » sur l’univers et il nous revient d’inscrire nos actes dans cette perspective.

  Je veux croire que ceux qui me feront l’amitié de me lire trouveront dans le contenu d’« Eclats de vie » des sources d’espérance.

Le roman historique: démarche

Conférence à la bibliothèque de l’école polytechnique

Christian Marbach m’a proposé de vous parler d’un genre littéraire bien connu, mais dont l’analyse a rarement été faite : le roman historique. Quelle est sa démarche fondatrice ? S’agit-il d’une tentative romanesque à part entière ou d’un simple avatar de la reconstitution historique, telle la peinture minutieuse d’une scène de bataille ou d’une chaumière paysanne ? L’auteur n’est-il qu’un metteur en scène sans parti pris ou se sert-il de son texte pour exposer son point de vue, voire pour tenter d’influer sur les événements ?

Questions intéressantes qui m’ont été posées sans doute parce que j’ai eu le bonheur (le malheur ?) de publier plusieurs ouvrages de ce type.

Il est clair qu’une réponse à ces interrogations ne se conçoit pas sans une rétrospective du genre. Ce sera la partie analytique de mon exposé.

Mais la réponse passe aussi par l’expérience propre de l’auteur, et ce sera la deuxième partie, beaucoup plus personnelle…

Première partie : Rétrospective.

 Pour commencer, posons-nous la question : qu’est-ce qu’un « roman historique » ? Certes, il serait confortable de dire que sera considéré comme tel, toute œuvre à vocation littéraire mettant en scène des personnages afférents à une époque où l’écrivain n’était pas encore né, mais est-ce bien exact ? Pour prendre un exemple, la bataille de Waterloo vue par Stendhal dans la Chartreuse de Parme comme par Hugo dans les Misérables ne fait-elle pas partie du genre dans la mesure où l’histoire, même mise en scène par des romanciers qui l’ont vécue, y joue un rôle important ? Ou, pour prendre un autre exemple, les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar n’en constituent-elles pas une sorte d’avatar philosophique ? La difficulté de trouver des limites précises apparaît aussitôt. Je vous propose donc de procéder par exclusion et de retenir l’idée que ne sera pas considérée comme roman historique toute œuvre où l’histoire, qu’elle soit support de l’action ou des idées, ne joue pas dans l’ouvrage un rôle essentiel. Ceci exclut beaucoup d’ouvrages que le recul du temps fait parfois considérer comme « historiques » et pour n’en citer qu’un le célèbre « Quatuor d’Alexandrie » de Lawrence Durrel qui met en scène la société égyptienne de l’entre-deux guerres échappera donc à cette qualification dans la mesure où il s’agit avant tout d’un roman psychologique.

1/ Origines

Le roman historique prend sa source en des temps très lointains. Il naît œuvre d’imagination, se référant à un passé plus ou moins mythologique mais, dès le début, porteur de réflexion sur la destinée humaine. Je sais bien que les puristes vont me le reprocher mais est-ce faire injure à Homère que de le considérer comme le créateur inspiré du genre ? L’Iliade en particulier, épopée à contenu protohistorique (la guerre de Troie) ne relève-t-elle pas de cette définition ? Car les deux paramètres essentiels, relation épique et volonté de l’auteur (des auteurs ?) de tirer la leçon des événements, sont déjà présents. Voilà en tout cas un beau thème de controverse…

Sautons maintenant une très longue période, peu propice à l’œuvre romanesque (on lui préfère dans l’ensemble le livre d’inspiration religieuse, philosophique, morale ou satyrique, les églises étant peu favorables à l’œuvre de fiction profane), et approchons nous des temps modernes. Il est intéressant de noter que le roman en général et sa branche historique en particulier, vont croître et prospérer là où survient l’affaiblissement de la religion « officielle ». Ce n’est pas un hasard si le roman de mœurs ou historique prend son essor en Occident à l’époque de l’Encyclopédie.

  Pour illustrer mon propos, je vais maintenant procéder à une rapide revue de quelques auteurs en m’excusant par avance d’un choix forcément arbitraire.

2/ Précurseurs

Commençons donc par ceux qui couvrent grosso modo la période 1750/1850

Walter Scott (1771/1832) traite au départ de légendes, puis se penche sur une histoire largement réinventée et magnifiée, celle de l’Ecosse du Moyen Âge : « Ivanhoé », « Quentin Durward », etc.

Fenimore Cooper (1789/1851) né aux Etats-Unis, est l’illustrateur nostalgique de la légende indienne avec son « Dernier des Mohicans ».

Victor Hugo (1802/1885) fait de longs détours par le roman historique avec « Notre Dame de Paris », voire, nous l’avons dit, avec « Les Misérables ».

Alexandre Dumas (1802/1870), auteur fécond, voire prolifique (il est vrai qu’il se faisait beaucoup aider) crée ses immortels « Trois Mousquetaires » et autres « Dame de Montsoreau »…

 Constatons que, dans cette première période, le roman historique ne brille pas par le souci d’exactitude, et il est en cela l’expression de son temps. L’histoire n’est pas une science, elle est matière à illustration d’une thèse. La reconstitution est assez fantaisiste. Le roman historique est avant tout une œuvre d’imagination destinée à utiliser le recul du temps pour magnifier un peuple ou des individus.

3/ Modernes (1850 à nos jours)

 Le souci d’exactitude fait peu à peu son apparition, l’un des premiers à en faire preuve étant sans doute Tolstoï (1828/1910) dont l’immortel « Guerre et paix » marquera des générations par la vie qui habite ses personnages mais aussi par son souci d’interprétation des événements. Le romancier cherche à transmettre non seulement sa sympathie pour des personnages ou son admiration pour de nobles caractères, mais une vision quasi messianique de l’histoire des hommes, les passages philosophiques n’étant pas d’ailleurs pas forcément les plus convaincants…

 Il n’est pas indifférent de noter que la recherche de l’exactitude dans le roman historique accompagne les grandes découvertes archéologiques du temps (fouilles de Babylone, taureaux de Khorsabad, ruines de Troie, déchiffrement de l’écriture cunéiforme). L’histoire prend soudain une réalité tangible, elle passionne le grand public et échappe à la légende pour pénétrer dans le quotidien. Le retour aux sources s’impose comme une façon pour les peuples de se forger une conscience collective nourrie à des sources historiques sérieuses.

Une série de grands romanciers du vingtième siècle avec pour commencer deux grandes romancières scandinaves, vont illustrer cette thèse :

-Sigrid Undset (1882/1949) avec son chef d’œuvre « Christine Lavransdatter », met en scène une femme indomptable de la Norvège du Moyen-Âge, admirablement recréée avec ses mœurs patriarcales et son environnement religieux.

-Selma Lagerlöf (1858/1940) et sa «Légende de Gösta Berling », mais aussi « Jérusalem en Dalécarlie », campe le XVIIIème et XIXème siècle suédois, avec ses rudes coutumes campagnardes et déjà des personnages de femmes fortes.

-Le prince de Lampedusa (1896/1957), avec la naissance de l’Italie moderne à l’époque du Risorgimento, crée son immortel « Guépard » méditant sur la ruine inéluctable des traditions aristocratiques.

-Ismaël Kadaré met en scène l’Albanie d’avant et pendant la période ottomane dans son « Pont aux trois arches » et autres « Niche de la honte ».

-Robert Merle produit au fil des années sa série prométhéenne consacrée au Périgord de la Réforme.

L’histoire devient le support de la philosophie personnelle de l’auteur, souvent mise au service de la mémoire collective d’un peuple, mais toujours dans le respect des faits historiques.

4/ Tendances contemporaines

 Il me semble que l’époque actuelle est fortement marquée par une mode, celle de l’Antiquité lointaine, voire de la préhistoire, comme si le retour aux sources de l’humanité en général, permettaient aux hommes de notre temps, parfois déboussolés par la rapidité des évolutions qui leur sont imposées, de reprendre leur souffle. À titre d’illustration de cette thèse, on peut citer :

-La romancière américaine Jane Auel, avec ses « Enfants de la Terre », œuvre centrée sur la cohabitation complexe entre l’homme de Neandertal et celui de Cro-Magnon, mais nourrie aux meilleures sources scientifiques.

 -Nika Waltari, avec « Sinoué l’Egyptien », « Le serviteur du prophète » et autres ouvrages

– Christian Jacq et sa longue série consacrée aux pharaons.

Avant de tirer une synthèse provisoire de cette rétrospective et puisque nous sommes entre scientifiques, posons-nous une dernière question : le roman historique s’est-il penché sur le destin d’une entreprise industrielle, d’un entrepreneur, ou même d’un savant ? Force est de constater que le monde romanesque et celui de l’économie ou de la science ne font pas très bon ménage, peut-être parce que la fiction et le domaine du réel, à fortiori celui de la science exacte, ne présentent pas d’affinité particulière l’un pour l’autre.

Deux titres viennent pourtant à l’esprit : « Les Buddenbrook », le gros roman consacré par Thomas Mann à une famille d’armateurs du Nord de l’Allemagne, et « l’Oeuvre au noir » de Marguerite Yourcenar dans laquelle celle-ci se penche avec le talent qu’on lui connaît sur les interrogations d’un médecin alchimiste face aux bouleversements de la Renaissance.

Pour résumer, plusieurs conclusions semblent se dégager :

1 Le développement progressif du souci d’exactitude est patent, souci qui vient compléter l’étude des caractères et la glorification des peuples. Comme dit plus haut, la raison en est sans doute à chercher du côté des grandes découvertes archéologiques et du développement de l’histoire en tant que discipline scientifique, par opposition à l’histoire interprétative du début du XIXe siècle. Le plaisir de la reconstitution aussi exacte que possible est clairement perceptible chez plusieurs auteurs qui poussent la minutie très loin, avec le danger de voir l’histoire proprement dite prendre le pas sur l’étude des caractères. Mais ceci n’est pas forcément un handicap, le lecteur cherchant avant tout à se replonger dans l’atmosphère du temps.

2/ Le choix de périodes critiques, facteurs favorables au dépassement de soi, apparaît fréquent. La « mise sous tension » des héros au travers des drames de l’histoire permet de faire face aux angoisses existentielles de chacun par des prouesses physiques ou morales impressionnantes. L’auteur se replonge avec délices, et avec lui le lecteur, dans les moments tragiques du passé, vecteurs de sublimation de l’individu.

3/La part intellectuelle, philosophique, voire religieuse varie beaucoup selon les auteurs et ceci indépendamment de l’époque de rédaction : faible chez Dumas, elle est forte chez Tolstoï et très forte chez Sigrid Undset qui se sert d’une héroïne d’exception pour exalter les valeurs féminines en même temps que le caractère fondamental de la spiritualité.

Bref, l’œuvre reflète le tempérament propre de chacun ce qui n’est pas surprenant, mais les partis pris, comme le style adopté, reflètent ceux de leur temps. À ce titre, la science-fiction, genre apparu à la fin du XIXe siècle, peut à mon avis être perçu comme un avatar du roman historique (celui-ci se projetant dans l’avenir en quelque sorte), avec le même souci affiché de « l’exactitude » scientifique. Dans cette mesure, il me semble que Jules Verne pourrait sans difficulté être considéré comme un grand romancier de ce type.

Mais j’arrête là. Retenons simplement que le roman historique comme la plupart des œuvres humaines, porte la marque de l’époque qui l’a vu naître. Telle sera la conclusion de ma première partie, conclusion qui incline à la modestie.

Deuxième partie : Un point de vue personnel

Je dois maintenant m’excuser pour ce qui va suivre. J’étais en effet devant un choix impossible : ou bien je restais dans les généralités sur le roman historique avec le risque d’être vite ennuyeux, ou bien je faisais un détour par une personne, moi-même, avec le risque que ceci soit perçu comme prétentieux. Ce risque, j’ai décidé de l’assumer : d’abord parce qu’il m’a semblé que c’est ce que vous attendiez de moi, ensuite parce qu’il est plus amusant de dévorer à belles dents un tout petit auteur vivant que de rendre l’hommage obligé dû à de grands morts.

Si je me replonge donc dans la démarche qui m’a mené à l’écriture historique, il me semble que j’y retrouve beaucoup des ingrédients précédemment décrits.

D’abord le goût de l’histoire avec ses événements captivants et ses personnalités d’exception. Ensuite, et dans la mesure où l’époque que nous avons traversée n’a que peu favorisé la « mise sous tension » des individus au travers d’épisodes critiques, le besoin de dépassement, celui de toucher les limites que la vie quotidienne en temps de paix ne permet pas de mettre en lumière. Ceci pousse à la recherche de sensations fortes. N’étant pas capable des exploits qui s’expriment dans l’alpinisme de l’extrême ou la navigation solitaire, difficilement compatibles par ailleurs avec un métier prenant et une famille, je me suis contenté de rechercher sur les grands chemins de ce monde l’émotion et parfois le parfum de risque que l’existence ordinaire, si intéressante qu’elle soit, ne m’offrait pas.

La première étape de ce cheminement a donc été de voyager dans des endroits quelque peu exotiques : passant des rivières à gué en Laponie, découvrant des huttes de trappeur abandonnées en Alaska, dormant sous les tentes des nomades Tcherkesses dans le Taurus, parcourant les hautes vallées du Zanskar ou du Népal, franchissant des cols tempétueux au Tibet, au Pamir ou en Patagonie. Je passe sur le soin que je mettais à cacher ces excès à Jacques de Fouchier ou à Pierre Moussa dont la sollicitude paternelle à mon égard n’aurait sans doute pas été jusqu’à bénir de pareilles excentricités. Et pourtant que de richesses dans ces souvenirs ! Rien ne saurait remplacer dans ma mémoire le bruit étouffé de la neige tombant sur nos tentes, autour du lac Namtso, à 4700 mètres d’altitude au cœur du Tibet, le vent dans les défilés des Nyanchen Tangla, ou la vue de la mer d’Islande depuis les solitudes enneigées du Vatnajökull ! Accompagnaient ces impressions vivaces la découverte de la très ancienne histoire de peuples encore authentiques, survivant souvent dans de hautes montagnes, avec leurs sanctuaires entourés de piétés aussi diverses que sincères : guides touaregs tournés vers La Mecque, pèlerins tibétains avançant au rythme de leurs corps couchés, solitaires de l’Himalaya hélant le voyageur du haut de leurs ermitages impossibles…. Autant d’émotions inoubliables !

La deuxième étape du cheminement a alors été la tentation classique : présomption, orgueil, ou simple folie, chacun appréciera, de sauver d’une disparition certaine quelques-unes de ces impressions vécues, de tenter de transmettre un peu de ces expériences, de leur beauté, des personnages extraordinaires rencontrés, des sensations éprouvées.

J’ai donc commencé à écrire sur le tard en ne donnant à l’histoire au début qu’une attention quelque peu distraite, sans doute parce que cela nécessitait moins de travail et que j’avais très peu de temps… Ce fut « Arenna », un livre qui retraçait le déclin de l’empire byzantin finissant en même temps que le calvaire de l’Arménie en butte au déferlement mongol. Une nuit dans le cimetière d’une église arménienne ruinée, en Anatolie orientale, en avait fourni le levain. Ah cette nuit au milieu des vestiges du génocide !, les cris des bergers dans l’obscurité, les murs rouges au soleil levant… ! La lutte, homérique, entre deux des plus fortes personnalités du temps : Tamerlan et Bajazet, m’en fournit le cadre épique. Tamerlan, contrairement à Gengis Khan, n’ayant laissé que peu de souvenirs historiques vérifiés (Zafer Namé, relation de Luis de Clavijo pour l’essentiel), me facilita une relation quelque peu laxiste.

Et là, j’ai découvert pour la première fois que les personnages, une fois mis en place, prenaient l’auteur par la main, qu’ils le conduisaient, qu’ils acquéraient une vie propre avec sa logique, ses contraintes et ses contradictions. Beaucoup de gens m’ont posé la question : comment avez-vous conçu le plan de vos ouvrages ? Je dois répondre en toute honnêteté : ce n’est pas moi qui ai conçu la trame d’aucun roman, ce sont les romans eux-mêmes qui ont construit leur trame au fil de leur avancée. En dehors du souhait de relater quelques émotions qui avaient compté pour moi, je n’avais pas en commençant la moindre idée de ce que serait l’intrigue, elle s’est toujours construite chemin faisant.

Puis j’ai eu honte de ma fantaisie et le souci de l’exactitude historique m’a envahi. Ce furent « Les Taureaux de Khorsabad », centrés sur les lettres authentiques du consul de France, Victor Place, redécouvrant les fameux taureaux assyriens à l’époque de la guerre de Crimée, lettres qui me valurent beaucoup de contacts avec le département des Antiquités orientales du Louvre. Puis vint « Le chevalier de Saint Jean d’Acre », histoire romancée de la troisième croisade, avec son affrontement courtois entre Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion et Saladin, Saladin qui personnifiait à l’époque la tolérance religieuse et avait donné asile à beaucoup de Juifs chassés d’Espagne par les Almohades, dont le célèbre Maimonide…

J’ai alors découvert le jeu qui consiste, non seulement à voir les personnages acquérir leur autonomie, mais à les inscrire dans l’histoire, à les faire passer, si je peux m’exprimer ainsi, par le chas de l’aiguille qu’imposent les événements, jeu parfois compliqué qui tient un peu de celui du puzzle ou du détective. Le travail nécessaire pour construire mon intrigue s’en est trouvé considérablement augmenté, mais le plaisir aussi… Il m’a fallu alors prendre garde à ne pas me laisser engloutir par les milliers de pages qui ont tendance à envahir le paysage au détriment de la vie personnelle des personnages…. Ce furent des heures studieuses à la Bibliothèque nationale à consulter des manuscrits anciens au milieu d’érudits qui me considéraient légitimement comme un amateur. Et ce furent aussi des voyages au Moyen-Orient, en Asie centrale, des détours par d’autres bibliothèques parisiennes comme la Mazarine dont Pierre Faurre m’ouvrit les portes, et la recherche d’ouvrages plus ou moins disparus. Je me souviens de la traque d’un petit livre charmant intitulé « D’un château en Courlande à un presbytère nivernais » écrit par le descendant d’une grande famille de barons baltes passés au service de la Pologne. Que de ruses pour entrer finalement en possession de ce livre ! L’ambassade de Lettonie en France et quelques autres pourraient témoigner de mes tentatives infructueuses jusqu’au jour où… Mais cela va me permettre une transition vers mon dernier livre.

Car j’étais démangé depuis longtemps par l’envie de me pencher sur l’Europe du début du vingtième siècle, époque fertile en bouleversements comme peu d’autres, avec l’écroulement de ses traditions chevaleresques, ses délires idéologiques et la déspiritualisation progressive du continent.

Si nous nous penchons sur la première moitié du vingtième siècle, que voyons-nous en effet ?

L’excès de certitudes religieuses, patriotiques, voire nationalistes marque la belle époque, telle une étoile fatiguée, mais qui brûle encore. Relisons Stefan Zweig décrivant Vienne le jour de la déclaration de guerre :

«Une ville de 2 millions d’habitants éprouvait à cette heure le sentiment de participer à un moment qui ne reviendrait plus jamais, où chacun était appelé à jeter son moi infime dans une masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme. Toutes les distinctions de rang, de langues, de classes ou de religion étaient submergées par le sentiment débordant de la fraternité… »

La guerre de 1914 à ses débuts est en somme l’ultime avatar des traditions chevaleresque du Moyen-Âge, telle une géante rouge qui va s’effondrer sur elle-même. C’est le thème de « La grande illusion ». Car maintenant viennent la guerre à distance, la boue des tranchées et les gaz de combat. C’est Ernst von Salomon qui déclare :

« Nous étions enragés…Nous avions allumé un bûcher où il n’y avait pas que des objets inanimés qui brûlaient : nos espoirs, nos aspirations y brûlaient aussi, les lois de la bourgeoisie, les valeurs du monde civilisé, tout y brûlait avec les derniers vestiges du vocabulaire et de la croyance aux idées de ce temps…

Sur ces décombres surgit alors le délire idéologique de l’entre-deux guerres : communisme et nazisme. Les valeurs spirituelles d’autrefois sont détournées et mises au service d’idéologies meurtrières : une manière de « supernova » idéologique explose :

 » Le totalitarisme confisque les valeurs religieuses, il les vide de leur contenu et se recouvre de leur manteau… ». (Octavio Paz)

Enfin, avec l’achèvement de la deuxième guerre mondiale, se produit l’effondrement des idéologies : immédiat pour le nazisme, différé pour le communisme, avec le « trou noir » dans lequel nous sommes encore. Une lumière sort-elle de ce trou noir là ? La question peut se poser… Force est de constater que la « gueule de bois idéologique » qui a suivi les excès de l’entre-deux guerres a laissé l’Europe dans un état de vide dangereux, face à des peuples ou des idéologies qui, eux, ne doutent de rien.

Oui, cette époque m’a fasciné et ce furent des milliers et des milliers de pages de lecture, des voyages en Russie, au Maroc, en Turquie et une longue composition, celle de « Tourmente et passion », qui m’a pris quatre années entières, avec une sortie en trois épisodes et à la fin un gros livre… J’en ai apporté quelques exemplaires, pris sur mon contingent personnel que je me propose de remettre à ceux que cela intéresserait avec en prime un petit jeu : je défie le lecteur de trouver une erreur historique à l’exception d’une seule, très modeste et que je suis seul à connaître, une déclaration qui n’est chronologiquement pas tout à fait à sa place. J’invite par avance à déjeuner celui qui la découvrira !

Et puis au bout du compte, je me suis aperçu que ce que j’avais voulu mettre en scène, au milieu de tous ces livres, c’était la naissance d’une conviction, celle de l’inexorable dérive au fil de l’histoire des diverses croyances humaines.

Cela, c’est un essai que j’ai intitulé « Chronique d’une catastrophe annoncée : Vers une nouvelle spiritualité ? », essai qui devrait voir le jour au tout début de 2004. J’y insiste sur les contradictions de l’être humain, le caractère relatif de ses convictions du moment, mais aussi sur la soif d’unité qui l’habite et la nécessité de lui offrir un support spirituel sans lequel il ne peut vivre en paix avec lui-même. Les grands « corps de bataille » spirituels d’autrefois sont-ils encore adaptés à notre époque ? Et surtout, peuvent-ils cohabiter en paix ? On peut en douter. Sujet exagérément sérieux, mais très actuel… De toute façon, il ne s’agit là bien sûr que de sentiments personnels, discutables par essence.

Conclusion

Revenons à notre question d’origine : le roman historique est-il une simple reconstitution « pour le plaisir « ou procède-t-il plutôt d’une démarche personnelle de l’auteur cherchant à approfondir des idées qui lui sont propres ?

Vous l’avez compris, la réponse est : un peu des deux évidemment, avec des degrés divers selon les personnes… Mais il est aussi profondément marqué par l’époque de sa conception. Restons donc simples et essayons de donner au lecteur matière à divertissement, et si possible aussi, à réflexion.

Au bout du compte et quoi qu’il arrive, il restera pour moi, ce que j’appellerai le plaisir de l’artisan, celui qui consiste à s’obliger avec toute la modestie possible au travail bien fait, dans le silence et la solitude. Et il me semble qu’en cela, j’ai rejoint la tradition polytechnicienne, celle qui veut que chacun, dans sa spécialité, œuvre avec honnêteté à remplir les missions qui lui ont été confiées, ou qu’il s’est attribué de son propre chef. A notre époque d’individualisme exacerbé, pour ne pas dire de cynisme, il me semble qu’il s’agit là d’un héritage qui mérite d’être conservé.

Un parcours spirituel: Vers une approche postmoderne du divin

Conférence à la Mairie du VIème- 28 novembre 2009

France, mon beau pays, tu vas devoir t’adapter à un environnement impitoyable et je souffre pour toi. Car tes habitants sont gens de bon sens qui savent où se trouvent les plaisirs de l’existence et ils ont du mal à modifier des habitudes séculaires, source de joie de vivre et enviées par bien des nations. Heureux comme Dieu en France, disaient nos voisins Allemands, je ne suis pas sûr que les choses aient tellement évolué…

 Pourtant la nécessité du changement ne fait aucun doute : le temps n’est plus où, à l’abri de ses frontières, dans cet hexagone presque parfait que nous faisaient admirer nos maitres, cinquante pour cent de la population s’adonnaient au travaux des champs. Ma chère et vieille patrie, tu as maintenant besoin des autres : pour acheter ce qui t’est nécessaire, tu dois vendre les produits de ton industrie, pour satisfaire les besoins de cette dernière, il te faut rapprocher ton enseignement de ses exigences, pour retenir les meilleurs de tes enfants, tu dois leur offrir des perspectives intéressantes. Bref, tu dois réaliser la quadrature du cercle : ne pas surcharger le prix de tes marchandises en les grevant trop lourdement des frais de ton cher Etat, sortir un peu plus de chez toi quand tes goûts te portent à rester là où tu es, accepter que ton idéal d’égalité souffre un peu au bénéfice de ceux tentés de te quitter pour satisfaire leurs légitimes ambitions.

Tout cela va contre tes habitudes et tes traditions, d’autres diraient, de ton identité. Car si je regarde les raisons qui ont fait de toi un pays jalousé par le monde entier, plusieurs me viennent aussitôt à l’esprit :

– D’abord la beauté d’une contrée merveilleusement dotée par la nature. Je peux te le dire sans mentir, je te connais à fond : des plaines du Nord aux coteaux du Languedoc, des plages de Bretagne aux montagnes du Jura, des Pyrénées aux grandes Alpes, j’ai parcouru sac au dos tes belles provinces aux noms si doux : Aquitaine, Périgord, Alsace, Normandie, Lorraine, Franche Comté, Comtat Venaissin, Côte d’Azur et tant d’autres. Partout, j’ai trouvé des paysages magnifiques, des villes et des villages remarquables, des gens attachés à leur terroir. Oui, partout, j’ai eu envie de me fixer si grand était le charme des endroits où je passais : plages d’Armorique, abbayes du Poitou, forêts des Vosges, plateaux aux senteurs de lavande, rivages bénis de la Méditerranée.

– Ensuite la richesse de ton sol. Personne ou presque n’est mort de faim sur tes terres. Là où tant de pays voisins ont souffert de la disette : Suède, Irlande, Espagne et même Italie, tu es passée au travers de ces épreuves sans presque t’en apercevoir. Aussi tes fils se sont-ils peu expatriés car ils trouvaient chez toi le nécessaire. Quelques curieux sont allés voir ailleurs, mais on revenait et l’on revient toujours, vers son petit Liré plus volontiers qu’on ne s’expatrie sur les bords du Mississipi ou du rio de la Plata. La douceur angevine, les bons vins de Bordeaux, la bouillabaisse provençale, les huitres de Cancale, les tripoux d’Auvergne, cela était et reste disponible à un prix abordable, pourquoi partir quand on a sous la main tout ce qui fait le charme d’une journée de fête ?

– Enfin une nation passionnée plus que sentimentale, plus raisonneuse que raisonnable, qui a emprunté à ses ancêtres Gaulois l’esprit frondeur et l’habitude de l’insoumission, à ses conquérants Latins le goût du beau parler et celui de la discussion, à ses envahisseurs Francs l’esprit batailleur et l’amour des conquêtes, à ses femmes la façon de tenir quelqu’un à distance pour mieux le séduire, bref une nation qui a généré un peuple insupportable, jamais content, toujours prêt à la contestation, n’acceptant ses propres lois que dans la mesure où elles l’arrangent, mais dont quatre-vingt dix pour cent des anciens se déclarent satisfaits de leur vie lorsqu’on les interroge l’âge venu.

Chers compagnons de route, je vous aime tels que vous êtes, avec votre insupportable identité: cocardiers, râleurs, mais aussi intelligents, rieurs et satisfaits de l’existence. Et pourtant, je le répète, il vous faut changer. Cela est difficile, je le sais, mais je sais aussi que vous le comprenez et que votre bon sens est prêt à admettre beaucoup d’accommodements. Oui, l’existence sera sans doute moins facile qu’elle ne l’a été, oui, il vous faudra accepter de travailler plus longtemps et même de renoncer à certains avantages, oui vous ne pourrez prétendre rester toute votre vie dans la province où vous êtes nés et vous porterez au cœur le regret des soirées sous la tonnelle avec vos amis d’enfance, mais vous resterez Français, héritiers d’une civilisation magnifique dont vous saurez défendre, j’en suis sûr, les caractéristiques essentielles.

 Quant à ceux qui viennent d’arriver et qui ignorent le prix de ce que tant de siècles ont lentement secrété, je leur dis ceci : regardez autour de vous, comprenez la rareté de l’alchimie qui vous environne, sachez renoncer si c’est le prix à payer, aux excès d’une religion née dans les déserts de l’Arabie, vous êtes dans un pays de mesure, de doute discret, de compagnonnage rodé par les ans. Ne cherchez pas à lui imposer vos coutumes, elles ne sont pas adaptées à un contexte qui a su séduire tous les conquérants, montrez votre visage avec confiance à ceux qui vous entourent, sachez boire avec eux le verre de l’amitié, ne vous fermez pas au nom de traditions étrangères, votre ouverture vous sera rendue au centuple, vous serez accueillis à bras ouverts, bref, vous deviendrez Français.

– Ensuite la richesse de ton sol. Personne ou presque n’est mort de faim sur tes terres. Là où tant de pays voisins ont souffert de la disette : Suède, Irlande, Espagne et même Italie, tu es passée au travers de ces épreuves sans presque t’en apercevoir. Aussi tes fils se sont-ils peu expatriés car ils trouvaient chez toi le nécessaire. Quelques curieux sont allés voir ailleurs, mais on revenait et l’on revient toujours, vers son petit Liré plus volontiers qu’on ne s’expatrie sur les bords du Mississipi ou du rio de la Plata. La douceur angevine, les bons vins de Bordeaux, la bouillabaisse provençale, les huitres de Cancale, les tripoux d’Auvergne, cela était et reste disponible à un prix abordable, pourquoi partir quand on a sous la main tout ce qui fait le charme d’une journée de fête ?

Le monde pensant

Les années 90 : la « décennie du cerveau »

Les années 90 ont pu être appelées la « décennie du cerveau » tant les progrès dans la connaissance de l’organe le plus noble du corps humain ont été extraordinaires. Il convient d’en rappeler les étapes précédentes :

1 – La découverte des ondes cérébrales

C’est déjà un fait ancien puisque c’est en 1929 que le neurologue Hans Berger réalisa les premiers électroencéphalogrammes non invasifs (c’est-à-dire par la mise en place sur le cuir chevelu d’électrodes à certains endroits), faisant ainsi apparaître que l’activité cérébrale se manifestait par l’émission d’ondes de type électromagnétique. Mais ni les instruments de mesure, encore rudimentaires, ni les capacités d’interprétation n’étaient à la mesure de la découverte. Pour les premiers, la sensibilité et la rapidité de l’électronique de mesure étaient loin du nécessaire, pour les secondes, le neurologue en était réduit à tenter de déchiffrer sur de petits rouleaux de papier la signification des ondes ainsi répertoriées. Ainsi celles-ci sont-elles longtemps restées plus un sujet de curiosité qu’un objet d’étude scientifique. Pourtant l’émission par le cerveau d’ondes électromagnétiques constituait un point de première importance puisqu’elle permettait d’imaginer le cerveau comme une manière d’émetteur radio de très faible puissance et à très basses fréquences, mais émetteur quand même avec toutes les possibilités d ‘analyse et de réflexion qu’ouvrait ce phénomène.

2 – Le développement de l’imagerie cérébrale

IRM, tomographie, magnétoencéphalographie etc. permettent de mieux distinguer les zones du cerveau actives dans diverses circonstances et avec l’arrivée de l’ordinateur, les choses ont commencé à changer dans les années cinquante et soixante avec en particulier la découverte des ondes alpha, bêta, delta , thêta et gamma, caractéristiques de certains états de conscience. Il est alors apparu que la fréquence de ces ondes s’étendait de moins de 4 à environ 40 Hz et plus. Le terme de rythme cérébral a alors été utilisé pour désigner une oscillation électromagnétique dans une bande de fréquences donnée, résultant de l’activité électrique cohérente d’un grand nombre de neurones du cerveau. Ces ondes sont de très faible amplitude, elles sont de l’ordre du microVolt chez l’être humain et ne suivent pas toujours une sinusoïde régulière. À noter que de façon générale, les ondes de très faible fréquence dites ELF* ce qui est le cas des ondes cérébrales, sont pour l’essentiel des ondes de sol.

 La pensée est ainsi apparue comme associée à un train d’ondes complexe intégrant simultanément une série de fréquences, le tout cohabitant avec un « bruit de fond » cérébral que l’on pourrait comparer à celui du nuage chargé d’électricité, l’éclair (la pensée) en étant le produit ultime. Il était et reste bien entendu impossible de « lire » une pensée globale, mais il apparaissait d’ores et déjà que certaines pensées simples (ordre donné, attention portée à une lettre) pouvaient donner lieu à analyse.

*Extremely Low Frequency

3 – C’est bien ce qui s’est passé dans la décennie 90 et qui se poursuit aujourd’hui. Le développement fantastique de la puissance d’analyse des ordinateurs et l’amélioration de la connaissance interne du cerveau ont permis de discerner beaucoup plus clairement à l’intérieur du « bruit de fond » ce qu’était le mode d’émission de diverses pensées. Il n’entre pas dans l’objet de ce travail d’entrer dans le détail de l’interprétation des divers types d’ondes cérébrales, lesquelles ont donné lieu à de nombreuses publications. Nous nous pencherons en revanche sur le phénomène nouveau qu’est la possibilité de modifier à distance l’état physique d’une machine par le seul effet de la pensée, possibilité qui illustre bien le pouvoir d’action des ondes cérébrales.

a – L’interface cerveau-ordinateur

Rien qu’en France, une quinzaine de laboratoires travaillent aujourd’hui sur ce thème (voir à ce sujet extrait de Fabien Lotte, Anatole Lecuyer, Bruno Arnaldi : les interfaces cerveau/ordinateur : utilisation en robotique et avancées récentes, Journées nationales de la recherche en robotique, 2007, Obernai).

On peut maintenant envisager d’écrire par la pensée : « Grâce au logiciel OpenViBE (cf.annexe), nous avons développé une interface baptisée P300 Speller, qui permet d’écrire des phrases en sélectionnant par la pensée des lettres présentées sur un écran, illustre Olivier Bertrand, directeur de l’unité Inserm 821 « Dynamique cérébrale et cognition » à Bron, près de Lyon. Sur l’écran, les lettres sont successivement surlignées ou « flashées » par lignes et colonnes. Le patient équipé d’un casque EEG doit focaliser son attention sur la lettre qu’il souhaite épeler. Lorsque cette lettre est « flashée », une onde cérébrale est produite, puis détectée et interprétée par l’ordinateur. Lettre après lettre, le patient construit des mots, puis des phrases, sur l’écran. »

Plus précisément, une interface cerveau/ordinateur peut être décrite comme un système en boucle fermée, composé de six étapes principales :

1.Mesure de l’activité cérébrale (avec les machines d’acquisition de type électroencéphalogramme EEG),

2.Pré-traitement et filtrage des signaux cérébraux (souvent très bruités),

3.Extraction de caractéristiques des signaux (pour ne conserver que des informations utiles),

4.Classification des signaux (pour identifier l’activité mentale et lui attribuer une classe),

5.Traduction en une commande (envoyée à l’ordinateur ou à la machine)

6.Retour perceptif (l’utilisateur voit ainsi le résultat de sa commande mentale et va progressivement apprendre à mieux contrôler le système).

b – L’étape ultérieure : l’action directe du cerveau sur une machine. Est-elle possible ?

Il est clair que l’on est encore très loin d’entrevoir la possibilité d’action directe du cerveau sur une machine. Rappelons à ce sujet que l’analyse et l’amplification préliminaires du signal comme la nécessité d’un entrainement préalable du sujet (ce dernier doit porter un casque enregistrant les émissions de son cerveau) sont aujourd’hui nécessaires. La différence entre une impulsion électrique émise à l’intérieur du cerveau et un train d’ondes sortant de celui-ci vers l’extérieur est un obstacle important. Mais toute onde électromagnétique, en particulier aux basses fréquences, diffuse sans difficulté au travers d’une paroi osseuse comme le montre d’ailleurs l’électroencéphalogramme non invasif, lui-même réalisé à l’extérieur du cerveau. Certes le signal est enregistré en plaçant les électrodes en des endroits bien précis, mais l’émergence de l’approche 3D (cf. infra) montre qu’un jour viendra où l’on sera capable de visualiser l’activité du cerveau dans son ensemble, ce qui fera faire un pas de géant dans l’analyse du signal.

Il reste que les difficultés sont considérables.

– L’antenne nécessaire à la diffusion dans de bonnes conditions d’une onde électromagnétique doit être d’autant plus grande que sa fréquence est plus faible (cas des ondes cérébrales), ce qui rend donc peu performante la transmission de celles-ci.

– Le bruit de fond du monde extérieur (par exemple les champs électriques associés aux appareils électriques domestiques de fréquence 50 Hz) s’ajoutant dans le cas d’une réception à distance à celui du cerveau rend encore plus difficile (certains diront impossible) la sélection du signal.

– Enfin l’onde cérébrale se dispersant dans l’espace comme toute émission électromagnétique selon le carré de la distance, on imagine le chemin qui reste à parcourir, même à proximité immédiate de l’émetteur.

Tout cela sera pourtant surmonté. Il faudra multiplier par un facteur de plusieurs milliers la sensibilité des récepteurs actuels et surtout éliminer le bruit de fond, par exemple en écoutant préalablement ce dernier en un lieu donné de façon à pouvoir le neutraliser. Mais rien n’empêche, semble-t-il, sur le plan théorique d’imaginer l’étape suivante, celle de la transmission directe d’un ordre donné par un cerveau entraîné à une machine, pourvue d’un amplificateur/décodeur de sensibilité suffisante et ayant éliminé le bruit de fond.

Pour résumer, il apparaît que nous en sommes aujourd’hui aux premiers balbutiements d’une technique en devenir. Nul doute cependant que celle-ci parvienne peu à peu à s’abstraire des limites imposées par la technologie actuelle pour aller beaucoup plus loin dans l’expérimentation et la pratique. L’essentiel est qu’il ne semble exister, répétons-le, sur le chemin de l’émission/réception des ondes cérébrales aucune difficulté de principe, seulement des difficultés opératoires.

Et pour donner l’espoir nécessaire à ces recherches, rappelons l’existence de la télépathie qui, même si elle n’est pas admise par la communauté scientifique, a maintes fois permis à un cerveau émetteur, souvent situé à grande distance de communiquer instantanément avec un cerveau récepteur lié au premier par une réceptivité particulière. Sauf à imaginer une transmission à distance par un phénomène inconnu, ce à quoi nous nous refusons, voilà qui en dit long sur le degré de sensibilité du récepteur naturel qu’est le cerveau humain lorsqu’il est « excité » de façon appropriée (voir dans le même registre la réaction des animaux aux infrasons annonçant un prochain tremblement de terre).

Conclusions et hypothèses

 La pensée apparaît bien comme un phénomène électrique qui, prenant sa source dans des modifications chimiques au sein du cerveau, aboutit in fine, s’agissant de l’homme, à la création d’ondes électromagnétiques à basses fréquences lesquelles se répartissent selon le mode propre aux émissions de ce type en perdant leur énergie selon le carré de la distance, mais sans jamais stricto sensu s’éteindre complètement. Elle représente donc une forme d’énergie que nous dénommerons « énergie spirituelle », celle-ci nous environnant à tout instant et étant constituée de la somme de toutes les pensées passées et présentes émises sur notre vieille terre.

Si nous imaginons dans un deuxième temps l’infini des mondes et les intelligences qui s’y déploient, l’hypothèse d’une « soupe spirituelle » évoquée dans « Éclats de vie », et dans laquelle baignent les divers univers galactiques, prend alors tout son sens. Nul ne connaît en effet ni la puissance, ni les fréquences auxquelles sont capables d’émettre les divers êtres pensants qui habitent vraisemblablement le cosmos. Mais l’énergie spirituelle qui leur est propre pourrait bien dans certaines hypothèses représenter, comme nous l’avons dit, une composante essentielle, qualitativement et peut-être même quantitativement, d’un univers que nous pouvons qualifier de « pensant » au sens où il inclut l’ensemble des ondes cérébrales émises depuis toujours par les divers êtres pensants.

 Il est temps à ce propos de revenir maintenant sur l’origine des temps, ce big-bang auquel nous renvoient les scientifiques de toutes origines, chacun s’accordant à dire qu’il a nécessité une dissipation d’énergie inimaginable. Rien n’interdit à ce niveau, hypothèse partagée par nombre de scientifiques croyants, d’imaginer que cette énergie ait pu être d’origine « spirituelle », ou pour dire les choses autrement, rien n’interdit d’imaginer une « pensée à l’œuvre » en cet instant mystérieux. Nous sommes là dans le domaine libre de l’hypothèse, que chacun peut accepter ou rejeter, mais que personne ne saurait éliminer par principe. Et lorsque après le big bang, le monde a commencé à prendre forme rien n’interdit non plus d’imaginer que cette énergie soit toujours présente sous une forme diffuse dans l’espace intergalactique au même titre que l’énergie spirituelle passée et présente des êtres pensants. Ainsi serait-il concevable que l’univers soit non seulement pensant, mais « pensé » comme nous en avons émis l’hypothèse dans la deuxième partie d’ « Éclats de vie ».

Pourrait-il y avoir un lien entre cette énergie spirituelle et la mystérieuse énergie noire, énigme de notre époque qui empêche le monde de s’effondrer sur lui-même sous l’effet des forces de gravitation et contribue au contraire à son expansion accélérée ? Même s’il ne s’agit que d’une pure spéculation, la question est intéressante… Le simple fait de penser contribuerait donc dans cette hypothèse à l’expansion de l’univers, la pensée semblant alors porter en elle une composante « expansive », à l’instar de l’esprit humain cherchant sans cesse à repousser les limites de son savoir. Avouons qu’il est là de quoi animer la discussion philosophique !

Nous sommes pleinement conscients du caractère audacieux de cette supposition qui n’a pas de justification scientifique, mais nous ne voyons pas au nom de quoi elle devrait être considérée comme plus folle que bien d’autres actuellement à l’examen dans le monde de l’astrophysique, comme la théorie des cordes ou l’univers ekpyrotique.

*Annexe : avancées scientifiques du logiciel « OPENVIBE

Dans le domaine du traitement du signal, le projet OpenViBE a débouché sur de nouvelles techniques d’analyse et de filtrage des données et des signaux cérébraux, qui permettent d’améliorer globalement les performances des interfaces cerveau-ordinateur. Ces nouvelles techniques ont démontré qu’elles amélioraient fortement les taux de reconnaissance des activités mentales.

Autre nouveauté : le passage d’une approche traditionnellement en deux dimensions (analyse des courants électriques à la surface 2D du crâne) à une approche 3D qui propose désormais de reconstruire en temps-réel toute l’activité cérébrale à l’intérieur du crâne. Cette nouvelle approche 3D facilite la localisation des diverses sources et types d’activité dans le volume cérébral, qui permet de déduire plus aisément ce à quoi le sujet est en train de penser.

Le projet OpenViBE a également permis d’améliorer les temps d’apprentissage des technologies d’interfaces cerveau-ordinateur. Plusieurs études ont été menées avec des utilisateurs, pour déterminer combien de personnes étaient capables de contrôler rapidement une telle interface. Résultat probant : environ 30 % d’entre elles pouvaient instantanément et sans aucun entraînement contrôler un objet virtuel en ne faisant intervenir que l’activité cérébrale.

Enfin, les chercheurs envisagent maintenant d’améliorer l’ergonomie des systèmes existants. Il s’agit par exemple de mettre au point pour ces interfaces des méthodes de saisie automatique de texte par la pensée utilisant des techniques de prédiction de langage similaires à celles employées pour les textos. Les scientifiques approfondissent également la possibilité d’utiliser les propriétés de l’ouïe et de la latéralisation de l’attention pour piloter par exemple un curseur à l’écran.

Bipolarisation politique

Si l’idéal, qu’il soit d’ordre personnel ou social, est par nature inaccessible, il n’en est que plus coupable de condamner par principe les idées de ses adversaires: les contradictions internes d’un individu ne le dispensent pas de l’altruisme, pas plus que les désaccords politiques ne rendent vaine la recherche du bien commun.

Je sais bien que pour entrainer les foules, il faut proposer des idées simples, se ranger dans le camp du bien et accuser les autres du mal. Je sais aussi que pour les politiques, seule la certitude est de mise lorsqu’il s’agit de leurs propositions, et l’invective, lorsqu’il s’agit de celles des autres. Cette attitude se révèle hélas ! trop souvent payante en matière de votes. Mais l’on peut être inquiet lorsque l’on voit les effets d’une telle posture : de la conviction affichée concernant ses propres jugements à l’anéantissement de l’adversaire, il n’y a qu’un pas, le passé l’a bien montré.

Malheureusement, ce comportement se développe de plus en plus. Sans parler des fondamentalismes religieux qui en représentent la forme la plus achevée (je représente le vrai donc tu dois te soumettre ou disparaître), la tendance à la bipolarisation politique est lourde.

Voyons plutôt :

– Aux États-Unis et pour la première fois depuis l’époque de F. Roosevelt, l’opposition entre républicains et démocrates a atteint des sommets tels qu’il est devenu impossible d’obtenir le moindre consensus. L’invective est systématique : la faute à la personnalité du président, dit-on, ce qui est une très mauvaise raison. Mais quelle que soit l’origine de cette déviation, les résultats sont là : le pays se fracture et ne semble plus capable de définir une position commune quel que soit le sujet. Ceci ne peut conduire qu’au refus de l’autre, à l’anathème systématique, au développement de haines potentiellement meurtrières.

– En France, le phénomène s’amplifie tous les jours. La polarisation droite/gauche a atteint des sommets effrayants : tout ce qui est proposé par l’un est néfaste et réciproquement. Or, bien des sujets nécessitent un examen impartial, et in fine une certaine convergence. Comment résoudre les problèmes de société complexes qui se posent si seul le mépris mutuel à droit de cité ? À moins que – et c’est là l’opinion de beaucoup de Français – ces insultes ne soient que de façade, une comédie entre compères objectivement d’accord pour sauver l’essentiel : carrières et avantages attachés…, ce qui entraine une condamnation sans appel.

Que faire face à un telle dégradation ? De la même façon qu’il importe pour l’individu de rejeter toute tentation de dogmatisme, il manque en matière politique une troisième force faisant preuve de bon sens et obligeant les ayatollas des deux bords à renoncer à leur prétention à détenir seuls la vérité. Tel est le rôle traditionnel du centre et son inexistence (cas des Etats-Unis) ou sa disparition (cas de la France) est inquiétante. Dans le cas de notre pays, menacé depuis toujours de bipolarisation, la responsabilité de ceux qui ont conduit à son effacement, que ce soit par ambition ou par incompétence, est lourde. Tout doit être fait pour ressusciter le parti de la raison, celui qui refuse les idéologies simplistes et s’efforce de construire une société de consensus.

Placer haut la barre de la nécessaire mesure, qu’il s’agisse des personnes ou des sociétés humaines, rejeter la tentation du noir et blanc, telle est la seule façon de désamorcer les conflits qui menacent, à l’échelon national comme sur la scène internationale. Il est grand temps de rappeler cette évidence si nous voulons éviter la catastrophe : la bipolarisation politique n’est que l’autre face de l’intégrisme religieux, et les politiques qui condamnent ce dernier feraient bien de balayer devant leur porte.

L’islam face à la caricature du divin

Débat à l’Université Paris VIII, avec François Boespfug

 Ce sujet brûlant va nous amener à une interrogation fondamentale sur la nature et la présence du sacré dans l’islam et les conséquences qui en découlent.

 Il ne paraît pas absurde de dire que dans l’islam, le sacré représente une composante de la vie sociale et personnelle exceptionnellement forte. Ceci sera notre première partie. De plus, l’existence même de l’image et à fortiori de l’image sacrée est largement prohibée dans l’islam, en particulier sunnite, ce qui rend le terrain particulièrement délicat dès lors qu’il s’agit de caricaturer en quelque manière le divin : deuxième partie. Enfin nous nous poserons la question de savoir si une évolution est envisageable et dans quelles conditions : troisième partie.

I – Les origines : le sacré dans l’islam : conséquences sur la caricature

a – L’Arabie du VII ème siècle :

Un terrain agité et peu structuré. Mélange de cultes divers et souvent idolâtres. Peu d’images, encore moins de sculptures. Quelques « idoles », en particulier d’origines gréco-romaines et des « pierres debout ».

La situation politique : violences tribales

La situation économique : importance du commerce caravanier avec circulation des idées.

L’influence juive est réelle: plusieurs tribus pratiquent le judaïsme.

Faible influence de la tradition spéculative grecque : absence de tradition critique, d’ailleurs générale chez les peuples du Moyen-Orient

b – Le Coran

La révélation de Mahomet : le Coran. Mahomet n’est qu’un transcripteur illettré qui opère sous la dictée de l’archange Gabriel qui lui transmet la parole de Dieu. Le Coran (livre « incréé » et non « inspiré » : diff. Avec la Bible) préexiste à la révélation de Mahomet puisqu’il est présent sur la « table gardée » depuis toute éternité

Le Coran arrête donc l’histoire religieuse une fois pour toute et pour toujours.

Le Coran est donc le « livre saint » par excellence. Tout ce qu’il énonce est par essence sacré, toute critique sacrilège (Voilà le livre, il ne renferme aucun doute… : sourate 2, verset 2), mais il existe des contradictions internes fortes, liées en particulier aux deux grandes périodes de la Mecque et de Médine et ces contradictions vont gêner les docteurs de la loi.

D’où l’effort d’interprétation et de clarification du Coran avec la définition des sourates « abrogeantes » et « abrogées » d’ailleurs suggérée par Dieu lui-même :(dès que nous (Allah) abrogeons un verset, nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable : sourate 2, verset 100 : numérotation occidentale), tout ceci aboutissant in fine à l’opinion généralement admise qui veut que, en cas de contradiction, les dernières sourates abrogent les précédentes. Mais le point est sensible et la discussion n’est jamais tout à fait close (ex. de la fameuse sourate : point de contrainte en religion).

c – Mahomet et les Hadiths

Beaucoup repose sur la vénération de Mahomet, de sa personne physique comme de ses faits et gestes. Il est le dernier prophète, le sceau de la révélation. Les hadiths (dits du prophète) forment, encore aujourd’hui, la base de la sagesse populaire musulmane où le Prophète demeure le « beau modèle ».

« Pour que vous sachiez quelle est ma place parmi les autres prophètes, imaginez un homme qui a construit une demeure qu’il a achevée et décorée, laissant seulement l’emplacement d’une seule pierre. Chaque fois qu’une personne y entre, elle dit : Quelle belle demeure ! Dommage qu’il manque cette pierre !

  Je suis cette pierre. » (dits du p. : Youssef Sedik Actes Sud 97

  « Personne d’entre vous n’aura la foi s’il ne m’aime pas plus que son père, ses enfants et toute l’humanité. ” (récit de Anas, Bukhari II 14)

La caricature de Mahomet est donc par extension aussi potentiellement explosive que la critique du Coran.

d – Conséquences

La complexité de l’héritage du Coran et davantage encore la laborieuse compilation des hadiths (publication de Bokhari :870) dont la collecte se poursuit sans discontinuer va se traduire par la nécessité de l’ijtihad : analyse critique (7ème à 10ème siècle en part.) qui va fonder la loi musulmane et se terminer par la « sunna », la tradition (vers l’an 900).

Ajoutons que toute question non résolue va donner lieu à examen et in fine à « consensus ». Les Occidentaux que nous sommes ont du mal à comprendre l’importance de cette notion de « consensus » qui fonde le droit musulman et qui affirme très clairement que la communauté musulmane ne peut être d’accord sur une erreur. Dès lors que le consensus existe, il a force de loi et ne saurait être contesté.

Le Coran et les Hadiths légifèrant dans le domaine séculier, pratique aussi bien que politique, ce dernier se trouve ainsi « sacralisé » et donc « sanctuarisé ».

Résultat : la Sunna bloque définitivement l’interprétation et fige la société musulmane dans l’immobilisme politico-religieux. Quelque temps encore, discussion : exemple des Omeyyades d’Andalousie et bien sûr d’Averroès, mais œuvres brûlées. Méfiance à l’égard de l’innovation : « bida ». Hypersensibilité à l’égard de toute critique (à fortiori caricatures).

En matière d’explication de cette hypersensiblité, je soumets à votre appréciation

3 pistes de réflexion :

Piste 1: le syndrome des origines

On peut se poser la question de savoir s’il ne s’agit-il pas d’un reflet des contradictions internes initiales du Coran et des Hadiths, difficilement surmontées par les docteurs et verrouillées par la suite : différence avec la religion juive et la chrétienne où l’effort d’interprétation n’a jamais cessé (tradition juive et grecque : influence des néoplatoniciens, tradition exégétique, linguistique, épigraphique etc. des études bibliques etc.) et à fortiori avec les religions orientales qui acceptent globalement le monde tel qu’il est..Le Musulman vit dans un univers où la loi religieuse est omniprésente, mais où l’exercice de la liberté est réduit à due concurrence..

Piste 2: Syndrome de la ruche

Le Coran enveloppe le Musulman d’un cocon protecteur (confort moral). Tout y est prévu et le ciel attend le croyant. Rappelons-nous Isabelle Eberhardt à l’heure de sa conversion à l’islam: « En cette heure bénie, les doutes étaient morts et oubliés. Je n’étais plus seule en face de la splendeur triste des mondes ». Plus le cocon est englobant, plus une attaque est ressentie comme inacceptable. Pour dire les choses autrement : tout système parfait s’expose à une épreuve mortifère dès que le réel le contrarie…

Piste 3: Syndrome de l’offense au pouvoir

La caricature est toujours une transgression. Religieux et politique étant intimement liés en islam, la caricature du religieux est perçue comme une atteinte à l’ordre social, le plus souvent géré par des régimes autoritaires. Or la soumission est le fondement même de la religion et le Coran y revient souvent : « Obéissez à Allah, obéissez au prophète et à ceux qui ont autorité sur vous », sourate 4, verset 62 . Ce n’est sans doute pas un hasard si la démocratie, au sens où nous l’entendons, a tant de mal à s’implanter en terre d’islam. Les régimes locaux se sentent dès lors obligés de réprimer ce qui leur paraît une atteinte à leur pouvoir.

Conclusion

Tout étant révélé et objet de consensus au travers de la sunna, l’islam supporte très mal la contradiction et encore moins la caricature : la critique des Textes est extrêmement difficile voire risquée pour ceux qui s’y prêtent (voir les annexes de ma « Lettre »). A fortiori, la caricature du divin est perçue comme sacrilège et blasphématoire.

 II/ La question des images dans l’islam (l’aniconisme): conséquences sur la caricature

A/ L’image en général

Le rapport de l’islam avec l’image est complexe

Le consensus n’est pas parfait sur la question de l’art figuratif, mais presque parfait sur la question de la représentation du divin

Les prescriptions du Coran et des Hadiths : à travers les images, c’est la lutte contre l’idolâtrie qui est en cause.

1/ Le Coran

Peu de sourates se rattachent à la question. Néanmoins :

  « Ô croyants ! Le vin, les jeux de hasard, les statues [ou « les pierres dressées », selon les traductions…) sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous-en et vous serez heureux. »

  (Coran, V, 92 ou V, 90 selon les versions)

  « Abraham dit à son père : prendras-tu des idoles pour dieux ? Toi et ton peuple vous êtes dans un égarement évident. »

  (Coran, VI, 74)

Ces extraits, parmi les plus significatifs du Coran en ce qui concerne les images, nous montrent plusieurs éléments:

-L’islam refuse nettement le culte des idoles, et donc la représentation de Dieu.

  – Dieu est considéré comme le seul créateur (Musavvir en arabe, le même mot est utilisé pour « peintre ») car le seul capable d’insuffler la vie. L’artiste ne peut donc être car Dieu ne peut accepter de rivaux. Néanmoins et comme le fait remarquer Silvia Naef, chercheuse spécialisée dans la question de l’image en Islam, « il serait ainsi difficile de trouver, dans le Coran, une « théorie de l’image » ou, du moins, une position bien définie à ce sujet. » [1] On n’y trouve rien de semblable à la très forte phrase de l’Exode (XX, 4) « tu ne te feras pas d’idoles, ni aucune image de ce qui est dans les cieux, en haut, ou de ce qui est sur terre, en bas, ou de ce qui est dans les eaux sous la terre. »

2/ Les Hadiths (dits du prophète)

-« J’ai acheté un coussin avec des images dessus. Quand l’apôtre d’Allah (Mahomet) l’a vu, il est resté à la porte et n’est pas entré. J’ai remarqué un signe de dégoût sur son visage. […] L’apôtre d’Allah dit : – Les fabricants de ces images seront punis le jour de la résurrection. On leur dira : « mettez la vie dans ce que vous avez peint. ” (récit d’Aisha, Bukhari XXXIV 318)

– « Un homme vient voir Ibn ‘Abbas. Il dit : je suis peintre. Donne moi ton avis à ce sujet. [Ibn ‘Abbas] lui dit : je t’informe de ce que j’ai entendu dire par le Prophète (…) : tout peintre ira en enfer. On donnera une âme à chaque image qu’il a créée et celles-ci le puniront dans la Géhenne. [Ibn ‘Abbas] ajouta : si tu dois absolument en faire, fabrique des arbres et tout ce qui n’a pas d’âme ».

 Plus ou moins grand rigorisme selon les traditions locales et les influences extérieures :

Evolution (un mot) en Arabie, Perse chiite, Turquie, Inde moghole

B/ La représentation de Mahomet et des personnages saints

Un problème « aggravé » si besoin était concerne les représentations à caractère religieux. On considère la plupart du temps que les saints, les prophètes et les imams ne peuvent être représentés en Islam, avec de rares exceptions.

Ce n’est donc pas dans l’espace religieux qu’il faut chercher des figurations de personnages saints, mais dans des ouvrages profanes, comme des textes poétiques ou historiques. :

– Il n’existe pas de représentations religieuses dans la peinture arabe: celles-ci n’apparaissent que dans les mondes turcs et persans. Il faut moins y chercher une raison religieuse (même si les iraniens sont à majorité chiites, ils ont a peu près les mêmes idées en ce qui concerne l’image), mais historiques, politiques et sociales.

Ces représentations religieuses apparaissent tout d’abord dans la peinture persane des XIIIe-XIVe siècles. Les premiers manuscrits persans illustrés connus datent d’ailleurs de cette période. Certaines des illustrations figurent ainsi des thèmes musulmans comme la naissance de Mahomet ou Mahomet à la kaaba, ou encore des thèmes empruntés à la Bible et reconnus par les musulmans, dont deux belles illustrations de la légende de Jonas et la baleine.

Dans le monde Timuride comme chez les Safavides et les Qajars, les représentations de Mahomet et des autres saints se multiplient. Elles apparaissent aussi en Turquie ottomane à partir du XVe siècle. (manuscrit enluminé : vie de Mahomet : musée des arts islamiques Istanbul)

Plusieurs éléments sont fréquemment employés pour représenter les personnages saints. Ils sont tout d’abord auréolés de flammes (sauf dans de rares exceptions). Dans la première moitié du XVI ème siècle apparaît l’utilisation d’un voile pour masquer le visage de ces représentations, qui se généralise au XVII ème siècle, puis au XIX ème, les visages ne sont tout simplement plus peints.

C/ Conséquences sur la caricature du divin

Le rigorisme général à l’égard des images et plus encore des images saintes est à nouveau aggravé en matière de caricature : ajoute au problème de la représentation celui de l’atteinte à la foi. La caricature du divin est donc purement et simplement sacrilège et ceci à tous les niveaux. Elle est d’ailleurs plutôt rare, même chez les autres religions, encore que Juliette Delabarre rapporte un cas de caricature dès le douzième siècle dans un recueil de textes sur l’islam rassemblé par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny et comportant une traduction du Coran. Mais l’islam était à l’époque souvent perçu comme une simple hérésie.

Peu de changement aujourd’hui: variable selon les lieux, mais grande sensibilité des masses populaires dans des pays ou la plupart du temps la liberté de penser est réduite et où toute caricature est donc de façon générale perçue comme une insulte.

III/ Une évolution est-elle possible, est-elle souhaitable, est-elle inéluctable ?

A/ Possible ? Mahomet et la « table gardée » : toute innovation est très difficile, nous l’avons dit. L’interprétation métaphorique du Coran est perçue comme sacrilège. Tout est pris « au pied de la lettre ». Exemple : rôle minoré de la femme avec non ratification de la convention de Copenhague. L’islam a indiscutablement un problème avec la modernité et l’affaire des caricatures n’en est qu’une illustration. Pourtant tout ce qui est figé est contre nature et engendre inévitablement violence et déclin : or la pression est de plus en plus forte. La plupart des intellectuels et les élites le savent bien, mais risque pour eux : violence populaire (Salman Rushdie, décapitation, pendaison diverses en Arabie Saoudite, au Soudan et ailleurs), d’où large démission avec quelques exceptions.

B/ Souhaitable ? Je vais maintenant poser une question volontairement provocatrice : l’évolution est-elle souhaitable ? Reconnaissons ensemble que la prégnance du sacré dans les actes de sa vie quotidienne donne au musulman une force indiscutable, qu’elle ennoblit en quelque sorte la vie des plus pauvres, qu’elle permet à ces derniers d’affronter les vicissitudes de la vie l’espoir au cœur. La désacralisation a atteint en Occident un niveau tel qu’elle laisse beaucoup d’êtres humains désemparés devant l’existence. Si la religion a pu être qualifiée d’opium du peuple, elle est parfois aussi son réconfort. La plupart des hommes ont besoin d’un guide (cf. Eberhardt) Dans cette mesure, la révolte à l’égard des caricatures du divin peut être considérée comme saine : il n’y a pas si longtemps, les Chrétiens se seraient indignés (et parfois s’indignent encore) devant les atteintes à l’image du Christ…

C/ Inéluctable ? Pourtant l’évolution est inéluctable. Nous entrons à l’évidence dans une ère d’immenses changements (information, globalisation, aventure spatiale…) qui va tout relativiser, y compris des traditions religieuses estimables, mais vouées comme toute croyance humaine au dépassement, je dis bien dépassement et non reniement. Rien, absolument rien n’est immortel dans ce monde : l’histoire religieuse pas plus que le reste : Un changement radical de perspective est inéluctable et l’émergence d’une spiritualité nouvelle est indispensable. (voir mes quatre essais consacrés à la question : « Vers une nouvelle spiritualité », « Lettre à un ami musulman », « Eclats de vie », « L’esprit qui Veille » cf. Amazon.com) Tout ceci devrait reléguer le problème de la caricature du divin à un rôle accessoire.

Dans l’immédiat et pour préparer la suite, il faut réinscrire le Coran dans l’histoire; la caricature peut-elle y aider ?

Faut-il éviter toute provocation, voire pratiquer l’autocensure ? C’est une question. Position personnelle, je ne crois pas : la liberté de pensée ne se partage pas même si nous devons admettre que l’échelle des valeurs varie selon les civilisations. Nous avons tous un rôle à jouer, avec respect certes, mais fermeté. C’est Voltaire défendant pour le pricipe le chevalier de la Barre.

 Compléments et Annexes

 I/ Rôle de la femme

1/Coran

La femme dans l’islam est inférieure à l’homme en droit et en dignité (sourate 2, verset 228, sourate 4, verset 38). Dans l’héritage, elle a une demi part, en justice un demi témoignage, elle peut être répudiée à la seule discrétion du mari. Le code unifié établi par la ligue arabe qui représente le consensus musulman, stipule dans son article 20 que « la femme ne se marie qu’à l’initiative et sur décision du tuteur matrimonial », etc., etc.

2/ Hadiths

Le prophète a dit : « J’ai pu considérer le feu (l’enfer) et voir que la majeure partie de ses habitants sont des femmes » (Boukhari)

« La perfection a existé chez un grand nombre d’hommes. Mais il n’y a pas eu de femmes parfaites » (Boukhari)

« Le témoignage d’une femme n’est-il pas la moitié du témoignage d’un homme ? Certes oui, répondîmes-nous. Cela, reprit-il, tient à l’infériorité de son intelligence » (Boukhari)

« La femme a été formée d’une côte et elle est tordue comme une côte. Si vous tentez de la redresser, elle casse. Alors, laissez-la être tordue et jouissez-en comme d’une tordue » (Muslim, 8, 37, 3466, 3467 et 3468)

II/Question des images

I/ “ Aisha raconte qu’elle avait suspendu un rideau avec des images sur un meuble. Le Prophète a déchiré le tissu et elle en a fait deux coussins qui sont restés dans la maison pour que le Prophète puisse s’asseoir dessus. ” (récit d’al Qasim, Bukhari XLIII 65

 “ Aisha avait un rideau épais (avec des images) et elle a caché une partie de la maison avec. Le Prophète lui a dit : – Écarte-le de ma vue, parce que ses images viennent à mon esprit pendant mes prières. ” (récit d’Anas, Bukhari LXXII 842)

note 52 Boespflug

II

A- Il y a consensus d’opinion sur l’interdiction des idoles et des statues, comme le rapporte notamment Qâdhi ’Ayâdh r.a.

B- Il est permis de produire ou d’acquérir une image représentant quelque chose d’inanimé (arbre, paysage…), à condition que cette chose ne soit pas l’objet d’un culte pour une quelconque religion.

C- Il est permis de garder des images d’êtres animés, si elles sont de très petite taille, comme c’est le cas sur les pièces de monnaies par exemple.

D- C’est au sujet des images représentant des créatures animées (homme, animal) que les avis entre les savants divergent :

Si une image de ce genre est placée à un endroit où on ne lui accorde aucune considération (sur un tapis par exemple…), selon l’avis d’une bonne partie des oulémas, il est permis de la conserver, comme le rapporte l’Imâm An Nawawi r.a. dans son commentaire du Sahîh Mouslim.

Et si elle est placée ailleurs (sur un rideau, un vêtement ou accrochée au mur par exemple…), alors selon les savants des écoles hanafite, châféite et hambalite, il n’est pas permis de la garder. Mais d’autres savants (dont une bonne partie des oulémas de l’école mâlékite) pensent au contraire que, même dans ce genre de cas, il est permis de garder de telles images sous certaines conditions :

• l’image ne doit pas représenter une divinité ou une créature à laquelle un culte est voué.

• l’image ne doit pas être le produit d’un artiste qui cherche par son geste à imiter la création de Dieu.

• l’image ne doit pas non plus avoir pour but de glorifier ou de vénérer une personnalité humaine.

(Certains des savants qui partagent cet avis pensent que les images n’étaient pas permises au début de l’Islam, puisqu’elles ont été autorisées, et l’interdiction n’est restée que pour les idoles et les statues.) En ce qui concerne la photographie…

Pour en venir maintenant à la question de la photographie, il est encore une fois évident que sur ce point aussi, les avis sont partagés, et ce, pour la simple et bonne raison que ce procédé n’existait pas à l’époque du Prophète Mouhammad (sallallâhou alayhi wa sallam). Pour pouvoir statuer sur la question, les oulémas ont eu recours au « Idjtihâd ».

Certains oulémas (c’est le cas notamment d’une bonne partie des savants indo-pakistanais ainsi que ceux d’Arabie Saoudite ; Cheikh Albâni r.a. était également de cet avis…) comparent la photographie à l’image dessinée, et la déclarent illicite si elle représente une créature animée (hommes, animaux…), sauf en cas de nécessité (Papiers d’identité…).

De très nombreux autres savants contemporains considèrent au contraire que la photographie n’est qu’un reflet de la réalité (à l’instar du reflet qui apparaît dans un miroir) et ne peut être comparée à une image dessinée. Selon eux, la photographie est donc permise, tant qu’elle ne montre pas quelque chose d’illicite. Cheikh Wahbah Zouheïli défend cet avis dans son ouvrage « Al Fiqh oul Islâmiy wa Adillatouh » (Volume 9 / Page 238).

Dominons le monstre

Dominons le monstre : « l’Esprit qui veille »

Depuis bien des années, je vois grandir le monstre. Il s’est d’abord appelé écran, envahissant mes jours et mes nuits, offrant sans discontinuer les visions hypnotiques me permettant d’oublier le pourquoi vivre et le pourquoi mourir, noyant dans son bruit éternel les raisons de mes angoisses. Il m’a occupé, distrait et consolé jusqu’au jour où j’ai compris que derrière sa perpétuelle agitation, il n’y avait en définitive que du vent…

Alors sont apparues les tentations du discours téléphonique permanent, permettant où que je sois de m’adresser à des proches, quitte à les insupporter de mes assiduités. Mais à ma surprise, ils en redemandaient plutôt. Et c’étaient des : « raconte-moi », des « es-tu sûr ? » ou encore « que fais-tu » ? Ainsi dans un océan de paroles me suis-je habitué à quêter une approbation immédiate. Et j’y ai pris plaisir, oubliant à cette occasion mes tourments comme mes devoirs. À quoi bon affronter la douloureuse réalité lorsque à tout instant un appel permet de s’évader du cycle lancinant des doutes ? Pourtant, après un moment, j’ai compris que là n’était pas non plus la réponse à mes interrogations…

Mais voici que se présente le troisième monstre, plus insidieux encore, qui propose à chaque instant les avantages d’un prétendu contact avec une horde d’amis de hasard, mais aussi la possibilité de participer à l’immense actualité qui, heure après heure, déroule son cours implacable. Et je suis attiré, tenté, ébloui, terrorisé, par ce flot qui ruisselle devant ma porte. Puis-je encore y échapper ? Je n’en suis pas sûr, car il est bureau et toujours l’écran est là, tyran délicieux qui s’allume, sonne, et me convie au  

Depuis bien des années, je vois grandir le monstre. Il s’est d’abord appelé écran, envahissant mes jours et mes nuits, offrant sans discontinuer les visions hypnotiques me permettant d’oublier le pourquoi vivre et le pourquoi mourir, noyant dans son bruit éternel les raisons de mes angoisses. Il m’a occupé, distrait et consolé jusqu’au jour où j’ai compris que derrière sa perpétuelle agitation, il n’y avait en définitive que du vent…

Alors sont apparues les tentations du discours téléphonique permanent, permettant où que je sois de m’adresser à des proches, quitte à les insupporter de mes assiduités. Mais à ma surprise, ils en redemandaient plutôt. Et c’étaient des : « raconte-moi », des « es-tu sûr ? » ou encore « que fais-tu » ? Ainsi dans un océan de paroles me suis-je habitué à quêter une approbation immédiate. Et j’y ai pris plaisir, oubliant à cette occasion mes tourments comme mes devoirs. À quoi bon affronter la douloureuse réalité lorsque à tout instant un appel permet de s’évader du cycle lancinant des doutes ? Pourtant, après un moment, j’ai compris que là n’était pas non plus la réponse à mes interrogations…

Mais voici que se présente le troisième monstre, plus insidieux encore, qui propose à chaque instant les avantages d’un prétendu contact avec une horde d’amis de hasard, mais aussi la possibilité de participer à l’immense actualité qui, heure après heure, déroule son cours implacable. Et je suis attiré, tenté, ébloui, terrorisé, par ce flot qui ruisselle devant ma porte. Puis-je encore y échapper ? Je n’en suis pas sûr, car il est séduction de l’image, illusion de participation, espoir d’existence partagée. Et hébété, ballotté, bâillonné, je me rends pieds et poings liés au Moloch dont le but est de me réduire à merci. Mais quel but poursuit-il au fait ? S’agirait-il de me faire comprendre pourquoi je suis là, de répondre en quelque manière à la certitude de la vieillesse qui s’approche, de la mort qui attend ? Non, rien de tout cela, il s’agit simplement de remplir le vide de mes jours par un grand banquet de néant. Je me lève et je regarde les dernières dépêches, je vais à mon travail et je reçois les messages qui affluent, je suis au bureau et toujours l’écran est là, tyran délicieux qui s’allume, sonne, et me convie au grand partage du rien.

C’est à la prise de conscience de ce rien qu’aspire le livre cité. Nous devons nous détacher du monde des apparences, nous souvenir que notre existence vaut mieux que le torrent qui déferle, nous rappeler que par delà l’instant existe en nous l’intuition de l’éternité. Oui « l’Esprit qui veille » sur l’univers et dont la science d’aujourd’hui nous permet de mieux cerner les contours attend que nous choisissions la voie du silence et non celle du bruit, celle de la prière et non celle du bavardage, celle de l’action consciente et non celle de l’irresponsabilité permanente. La route est pavée d’embûches, mais il s’agit de vivre… Dominons le monstre ! 

Conférence aux rencontres de Cluny

Je voudrais commencer en disant tout le plaisir que j’ai ressenti à lire les œuvres de ceux qui sont avec nous aujourd’hui (Frédéric Lenoir). Vaste culture, modestie dans le propos, honnêteté intellectuelle, sincérité dans la recherche, m’ont impressionné.

En quoi suis-je différent? Qu’ai-je voulu faire?

Compte-tenu de mon âge, j’ai vu beaucoup changer le monde, s’effondrer les certitudes anciennes, sombrer les idéologies et fleurir les intégrismes religieux. J’ai participé à ma place, pleinement immergé dans le siècle, à ces changements tout en m’efforçant désespérément de ne pas perdre de vue ce qui pour moi était essentiel, le contact avec l’invisible.

Ballotté entre raison et intuition, entre logique et aspirations spirituelles, j’ai beaucoup erré de par le monde et j’ai cru éprouver parfois le souffle passager de l’illumination. Mais, en bon héritier de la pensée grecque, je crois aussi à la nécessité de soumettre l’irrationnel à l’analyse, de placer les données de l’intuition dans une perspective historique.

Que nous enseigne cette perspective? Eh bien, elle nous apprend que l’humanité, et avec elle la spiritualité, ont toujours progressé par bons successifs dans lesquels les révélations, l’intuition, et ce que j’appellerai la « conscience souterraine » de l’espèce, ont joué un rôle central.

Le savant et philosophe Heisenberg écrivait à ce propos dans le « manuscrit de 1942 », écrit au plus profond des ténèbres nazies :

« L’homme individuel ne doit jamais croire qu’il puisse exercer une emprise réelle sur le cours de l’histoire par des idées ou des programmes nouveaux. L’histoire du monde reçoit sa forme de puissances différentes et plus fortes et ce ne sont pas les hommes qui font l’esprit des époques. L’homme individuel peut tout au plus trouver la trace de l’esprit de l’époque, pressentir son effet et lui donner une forme (Gestalt) déterminée avec des mots. (Vient maintenant le plus important) Naturellement ces mots peuvent alors être les cristallisations par lesquelles un changement préparé de longue date s’accomplit subitement comme par enchantement. Mais il est clair aussi que l’homme individuel n’est alors qu’un outil, et non la force d’impulsion de ce qui s’accomplit… »

Je pense que nous sommes à la veille d’un changement de ce type.

Pourquoi ?

La radicalisation du monde s’exprime par l’accentuation des jugements noir et blanc, apparitions de courants religieux sûrs d’eux mêmes, le caractère irréconciliable des certitudes opposées, type « le bien et le mal », la recherche forcenée de l’unité dans la conduite de la vie ou des sociétés, le refus des contradictions créatrices qui sont pourtant l’essence même de l’homme. Ceci rappelle de funestes souvenirs car l’unité en tant qu’exigence absolue est meurtrière par essence (Le régime nazi était l' »archisymbole » de l’unité avec sa devise « ein Volk, ein Reich, ein Führer » : on a vu le résultat.)De mon point de vue, une mutation explosive se prépare vers un nouvel état métastable de l’humanité. Je dis bien état métastable et non pas comme le pensent certains fondamentalistes chrétiens ou musulmans apocalypse pure et simple car je ne crois pas que l’humanité puisse ainsi s’arrêter en chemin. Je la crois promis à un destin plus haut et j’y reviendrai.

Face à ce contexte inquiétant, l’architecture de Vers une nouvelle spiritualité  est donc ternaire: constatations, contestation, reconstruction.

Les constatations, l’inventaire, sont celles du monde d’aujourd’hui, sur la route des catastrophes : l’inégalité croissante du développement économique, l’évolution divergente des convictions religieuses, la perte des repères chez beaucoup de vieux pays, l’apparition du fanatique armé, font craindre le pire.

La contestation, c’est l’observation du fait qu’il est vain d’attendre des religions anciennes qu’elles répondent aux défis de notre époque et encore plus aux défis de demain; il n’est pas question de rejeter le riche héritage des siècles, mais l’aggiornamento est très difficile voire impossible et la synthèse style « new age » une vue de l’esprit. Quant à la tolérance, certes nécessaire, elle n’est pour moi qu’une vertu défensive.

De plus, un événement sans exemple dans l’histoire de l’humanité s’annonce, la conquête de l’espace, en même temps que se développe la conscience du caractère miraculeux et menacé de la vie sur notre terre. Or cette conquête, ce que j’ai appelé la « diaspora des étoiles » va amener un changement de perspective radical dans le regard que nous portons sur nous-mêmes et donc sur la spiritualité humaine.

La nécessaire reconstruction qui peut seule permettre de mettre en perspective, de donner un sens, d’offrir une issue à la catastrophe qui se prépare et qui est dans mon esprit inévitable, c’est donc l’émergence d’une nouvelle spiritualité qui prenne en compte les changements fondamentaux de notre environnement. Tel est bien le but des « jalons pour une spiritualité nouvelle » que je me suis efforcé de poser. La démarche, démesurée, je le reconnais, est fondée sur la logique, mais plus encore sur l’intuition, sur les quelques illuminations qui ont traversé ma vie. L’une d’entre elles a donné lieu à un long poème écrit sous le feu de l’inspiration et dont chacun jugera à sa façon…

Disons pour résumer que j’ai tenté de définir quelques éléments d’une « voie de recherche » ouverte à tous et appuyée sur une expérience personnelle.

Ce livre m’a valu de nombreuses lettres, d’horizons divers, en particulier musulmans : des confessions d’une grande sincérité, des pages et des pages de citations. J’ai été amené à leur répondre par un écrit collectif intitulé « Lettre à un ami musulman ». Dans cette réponse, je me suis élevé en particulier contre la tentation de la » fin de l’histoire » qui est très prégnante dans l’islam (Mahomet : « sceau de la révélation » ), et je considère que cette réponse fait maintenant partie intégrante de mon livre.

Enfin, plusieurs lecteurs m’ont fait reproche de ne pas avoir assez explicité les modalités de la recherche spirituelle que je préconise, de ne pas avoir mieux jalonné sa pratique quotidienne. Je suis donc engagé dans la rédaction de ce que j’appellerai pour le moment et faute de mieux des « exercices spirituels » adaptés à notre temps, avec chaque fois leur raison d’être et leur méthodologie.

Voilà donc la substance de mes réflexions actuelles. J’en mesure le caractère présomptueux. Vouloir poser les jalons d’une spiritualité adaptée à notre époque relève sans doute de la folie, à moins que ce ne soit de la bêtise. Et pourtant, je persiste et signe. Dans les solitudes de l’Himalaya, du Taurus ou de la Patagonie, comme dans les couloirs des hopitaux, voire dans les réunions professionnelles les plus tendues, j’ai conçu ce livre dont je souhaiterais qu’il soit un point de départ. Les lettres reçues m’encouragent dans cette voie. Si mon appel est entendu, j’en serais content. S’il ne l’est pas, j’aurais conscience d’avoir à tout le moins accompli ma tâche, telle que je la conçois. Et je terminerais par une dernière citation empruntée à nouveau au « Manuscrit de 1942 » de Heisenberg :

« Même le fracas le plus bruyant des grands idéaux ne doit pas nous troubler et nous empêcher d’entendre le faible son dont tout dépend… Ce qui importe en définitive, c’est celui qui garde les prisonniers et qui ne pourra se retenir de leur glisser, malgré l’interdiction, un morceau de pain… »

Et il conclut:

« Puissent les quelques hommes pour qui le monde rayonne encore se rassembler et se reconnaître, puissent ceux qui connaissent encore la rose blanche ou qui peuvent distinguer le timbre de la corde argentée s’unir maintenant ».

(Allusion à Gottfried Keller, auteur du 19 siècle pour qui la rose blanche représentant la pureté et le son de la corde argentée la beauté pure)

L’honnête homme du XXIème siècle

Les articles récemment parus sur les modifications de l’attitude culturelle des Français amènent à une réflexion de fond. Le déplacement qui s’y exprime de la culture livresque traditionnelle et plus récemment télévisuelle vers une culture dans laquelle internet sous ses différents aspects prend une place de plus en plus importante pose la question de savoir s’il s’agit là d’une régression ou au contraire d’un enrichissement.

Commençons par une constatation décourageante : il est accablant de voir la place qu’ont pris dans la vie intellectuelle d‘aujourd’hui les spécialistes de toute nature : archéologues d’une sous-époque à l’intérieur d’une sous-civilisation, structuralistes spécialistes des mœurs d’une sous-tribu ou d’un sous-langage, analystes de tel sous-mouvement pictural, médecins d’une sous- spécialité, et pire encore, gardiens jaloux de la pensée unique ne laissant à l’expression écrite traditionnelle que la part du politiquement, sexuellement et moralement correct. Tout cela ne laisse plus à celui qui s’efforce de garder la tête claire qu’un sous- espace de pensée que chacun lui dénie d’ailleurs dès qu’il s’efforce de parler d’un sujet, quel qu’il soit. Il ne s’agit pas de nier ce que le principe de spécialité apporte tous les jours aux diverses sciences, il s’agit simplement d’en limiter les excès. Le principe de spécialisation à outrance est un des grands malheurs de notre époque.

S’ajoute à cela l’intolérable jargon des pseudo-spécialistes autoproclamés, tout particulièrement celui des socio-philosophes d’aujourd’hui qui confondent trop souvent science et pensée abstruse. Il est insupportable de noter sous la plume de tel ou tel une profusion d’expressions incompréhensibles sauf pour les seuls initiés, le tout aboutissant à des chapelles dont chacun est à priori exclus par le seul fait du langage. Cicéron, Sénèque, Plutarque, Montaigne, Chateaubriand, Renan, Bergson, le père Teilhard et même Girard maintenant, s’exprimaient ou s’expriment simplement, ce qui a toujours été la marque du vrai talent.

Or internet sur ce plan offre un espace beaucoup plus ouvert. La plus grande liberté y règne et cela est réconfortant. Pourquoi et vers quoi notre civilisation avance-t-elle d’un pas de plus en plus rapide, comment chacun de nous s’inscrit-il dans ce mouvement, voilà la question à laquelle prétendraient répondre les seuls « professionnels » de la sociologie des groupes humains ? Eh bien non ! Nous disons qu’il est grand temps de redonner leur place à ceux qui, au milieu des clameurs des spécialistes de tous bords, s’efforcent, de se pencher sur les causes premières de leur vie et sur l’évolution de leur environnement, nous disons qu’il est grand temps de redéfinir ce que peut être l’honnête homme de notre temps. Et la culture d’internet peut y aider.

Voyons pourquoi :

Il était naturellement plus facile au dix-septième siècle de prétendre à une certaine universalité, à l’époque inévitablement livresque, tant le volume des sciences et des idées était encore réduit, et il est non moins clair que la masse inouïe de connaissances accumulées depuis cette époque comme d’ailleurs la surabondance des œuvres littéraires de tous les temps, disponibles maintenant à l’échelon mondial, rend illusoire pour quiconque toute prétention à la maîtrise ne serait-ce que d’une infime partie, du savoir actuel.

Acceptons donc cette limitation sans abdiquer pour autant notre indépendance d’esprit, ni renoncer au jugement droit que revendiquaient les Grecs ou les Romains. Mais comment prétendre à ce même jugement s’il est admis qu’il ne peut plus être fondé que sur une connaissance imparfaite, la philosophie, grande affaire de ces mêmes Anciens, étant elle-même devenue avec le temps affaire de spécialistes ? Telle est bien la question sur laquelle nous nous proposons de réfléchir.

Certes des revues de vulgarisation existent et ne sont pas à dédaigner. Les sciences exactes en particulier ne manquent pas d’œuvres de qualité répondant à cet objectif. L’astrophysique, la médecine, la chimie savent rendre intelligible au plus grand nombre l’essentiel des percées actuelles de leur spécialité. Mais il ne s’agit là au mieux que de quelques thèmes, les sciences humaines et à fortiori la philosophie et la littérature répugnant à de tels travaux.

Une autre approche est nécessaire :

 Le rôle de la culture générale, disons de l’éducation au sens large, a toujours consisté à « apprendre à apprendre », à développer l’esprit critique en faisant réfléchir sur le bien fondé d’opinions contradictoires, rendant ainsi chacun capable de se former un jugement raisonnable à la lumière des outils disponibles. C’était autrefois le rôle des bibliothèques de fournir le complément d’information nécessaire à celui qui s’intéressait à un domaine particulier de la pensée, sans oublier la poésie ou le roman, grands pourvoyeurs de thèmes de réflexion.

À l’heure où le départ vers les étoiles s’approche, l’indépendance d’esprit est plus nécessaire que jamais, mais les bibliothèques, submergées par l’expansion vertigineuse des connaissances, comme d’ailleurs de la production littéraire, ont bien du mal à suivre et les lecteurs à y entrer. Demeure une méthodologie, celle de l’éducation permettant de développer l’intelligence critique, et des morceaux choisis donnant accès aujourd’hui comme hier, à l’essentiel de la pensée des grands penseurs d’autrefois. Mais cela ne saurait suffire…

 C’est là qu’intervient la formidable bibliothèque d’Internet qui offre, dans la plupart des matières, un accès quasi immédiat au savoir mondial au prix d’un apprentissage technique minime. La difficulté consiste à faire le tri entre la masse des informations proposées et à vérifier les sources.

Il nous semble que c’est à cela que doit tendre la formation des jeunes d’aujourd’hui. Il faut adapter les méthodes de l’éducation traditionnelle, toujours indispensable bien sûr, à l’apprentissage d’un outil exceptionnel par sa puissance, mais forcément imparfait. Il faut développer le goût de la recherche personnelle en même temps que le besoin de comparer, authentifier, analyser la masse d’informations disponibles. Il ne suffit pas d’avoir accès à la science, encore faut-il être capable de tracer son chemin entre les données et les conclusions proposées.

Ce travail est celui qui distinguera l’honnête homme du vingt et unième siècle. Il faut certes recommander à celui que la matière intéresse de faire l’effort d’entrer dans la pensée d’un auteur en pénétrant plus avant l’œuvre originale, mais, à moins d’y passer sa vie et de devenir lui-même un spécialiste, il ne saurait songer à tout connaître. Et il est non moins vrai que, pris dans l’agitation du quotidien, nombre d’entre nous veulent avoir accès à l’essentiel sans disposer du temps nécessaire pour tout lire. Plutôt que de baisser les bras devant l’immensité de la tâche, il faut donc apprendre à ouvrir sans honte les rubriques consacrées à tel auteur, ou tel sujet particulier en allant à l’aventure, mais de façon aussi méthodique que possible.

Reste le domaine littéraire pur, celui de la poésie, de l’essai et du roman. Que peut apporter dans ce domaine internet ? Il nous semble que, par delà la numérisation en cours de nombre d’ouvrages qui ouvre quoi qu’on puisse penser, une possibilité de retour à l’écrit, la variété de l’offre disponible sur une série de sites marchands comme la possibilité pour les auteurs de faire valoir leurs idées, constituent une incitation puissante à la lecture. Il s’agit, là comme ailleurs de « créer » ou plutôt de recréer sans honte un « marché », en l’espèce celui de la culture, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres domaines, sous une forme ouverte et accueillante à tous. Il est vain de nier les évolutions qui se dessinent, il est temps au contraire d’en tirer parti.

À ce prix et à ce prix seulement, il doit être possible de voir naître l’honnête homme du vingt et unième siècle, celui qui va devoir vivre une mutation de l’humanité sans exemple dans l’histoire, mutation qui va demander l’apparition d’un type humain nouveau, doté de moyens de réflexion à la hauteur des enjeux qui l’attendent.