Archives de l’auteur : Gilles Cosson

Rencontre avec le commandant Cousteau

J’ai connu le commandant Cousteau, aux Etats-Unis d’abord lorsque son fils Philippe trop tôt disparu étudiait au MIT, en France ensuite lorsque bien des années plus tard, j’eus l’occasion de déjeuner avec lui en tête-à-tête dans le cadre de mes activités professionnelles de l’époque. Il avait pris de l’âge, mais avait gardé cette conscience aigue de l’intérêt à long terme de la planète Terre qui l’a toujours caractérisé. Je me souviens parfaitement de notre conversation et les désastres récents, marée noire du Golfe du Mexique ou accident nucléaire japonais, me l’ont remise en mémoire avec force.

Cousteau était ce que j’appellerai un pessimiste actif : sans illusion sur la volonté de voir l’humanité sacrifier son confort à son intérêt à long terme et pourtant plein d’enthousiasme lorsqu’il s’agissait de mettre de l’ordre là où cela s’avérait possible.

Ce jour-là, il s’adressait à moi en tant qu’actionnaire responsable de plusieurs affaires au sein d’un grand établissement financier et, après que nous avons fait ensemble le point sur divers sujets, la conversation passa sur le destin de nos descendants :

« Voyez-vous, me dit-il, pour moi, l’humanité tout entière est montée sur un char gigantesque. Et ce char roule de plus en plus vite. Vers quoi, elle ne le sait pas elle-même. Mais ce qui est grave, c’est qu’il n’y a personne à la barre. »

Je l’écoutais en silence, pensant que pour le marin qu’il était, la barre était le seul organe de conduite qu’il pouvait imaginer, lorsqu’il reprit en me regardant avec un petit sourire :

-J’oubliais un détail. Autour des énormes roues qui accélèrent sans cesse s’activent une armée de graisseurs qui huilent les moyeux jour et nuit.

– Quelle drôle d’idée, commandant !

Son sourire s’accentua :

– Vous faites partie, de ces graisseurs, cher ami, et parmi les plus efficaces.

– Comment cela, rétorquai-je quelque peu choqué ?

– Eh bien oui, sans vous en rendre compte, vous êtes là pour que la machine tourne sans grincement, de plus en plus rapidement, vers l’abîme que l’on devine au loin.

– Je suis là pour que les affaires dont je suis responsable prospèrent, au service de la collectivité, de leur personnel et de leurs actionnaires, répliquai-je vexé…

– C’est peut-être ce que vous croyez, mais le résultat final est ce que je vous dis. De plus, permettez-moi de penser que votre ordre n’est pas le bon. Vos affaires sont menées au service de leurs actionnaires d’abord, de leur personnel ensuite, de la collectivité nationale parfois, mais jamais de la collectivité humaine en général. Votre poste est à ce prix.

Cette parole m’a longtemps hanté et je pense qu’il avait raison. Si les dirigeants d’aujourd’hui par-delà la prospérité des sociétés dont ils ont la charge voulaient bien prendre le temps de réfléchir, ils s’apercevraient que le plus souvent, ils donnent toutes leurs forces, ils consacrent toute leur intelligence, à un microcosme fermé sur lui-même. Tant que les responsables ne seront pas capables d’inscrire leur action dans le cadre de l’intérêt de l’humanité, le monde continuera à courir à sa perte.

Lorsque j’ai entendu les explications embarrassées des dirigeants de BP à propos des fuites de pétrole consécutives à l’explosion de leur plate-forme pétrolière dans le Golfe du Mexique, comme celles des dirigeants de Tepco concernant les avertissements reçus sur les risques de la centrale de Fukushima, j’ai repensé à ces commentaires donnés sous forme de boutades par un vieux sage quelque peu désabusé, mais qui allait droit à l’essentiel. Oui, il est temps pour les dirigeants de méditer sur leur responsabilité écologique comme il est nécessaire pour les gouvernants de se souvenir qu’ils ne devraient pas placer leurs actes sous le signe égoïste de leur seul pays. Nous sommes tous coresponsables de la planète qui nous porte et qui ne tardera pas longtemps à nous rappeler à l’ordre. C’est d’ailleurs ce que je souligne dans le livre que je compte faire bientôt paraître et qui s’interroge sur une recherche spirituelle capable d’unir les hommes en notre temps d’individualisme forcené et d’argent roi.

Hommage à Cousteau !